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Analyse & Recherche 2 juillet 2026 8 min de lecture

La place de la femme dans les ethnies du Bénin

Un pouvoir masculin dans les institutions, un socle social porté par les femmes

Ginelle Bokpe, Gender Consultant | Founder of Modern Esther

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« Le Bénin s'est toujours tenu debout sur les épaules de ses femmes. Il lui reste à leur rendre, dans ses institutions, la place qu'elles n'ont jamais cessé d'occuper dans sa société. »

Introduction

Le développement d'un pays ne peut se faire sans la participation effective de toutes les couches sociales, et notamment des femmes. Pourtant, leur contribution reste bridée par leur marginalisation des instances où se prennent les décisions. Les femmes béninoises sont déjà au cœur du développement : elles éduquent, produisent, commercent, soignent, transmettent. La question n'est pas de savoir si les femmes participent, mais pourquoi cette participation ne se traduit ni en pouvoir formel, ni en reconnaissance institutionnelle.

« La société béninoise est aujourd'hui patriarcale dans ses institutions, mais matricentrée dans sa mémoire et ses structures familiales. Le pouvoir y est masculin dans les institutions, mais le socle social reste largement porté par les femmes. »

Cet article procède en quatre temps : clarifier les termes du débat ; dresser l'état des lieux du Bénin institutionnel ; remonter aux héritages des grandes aires culturelles (Fon, Goun, Yoruba, Nago, Bariba, Dendi, Peulh) ; confronter ces héritages aux perceptions d'aujourd'hui via une enquête (n=85, 2026).

1. Clarifier les termes : de quoi parle-t-on réellement ?

Patriarcat : Système où les hommes détiennent majoritairement le pouvoir politique, économique et symbolique. Au Bénin, il se manifeste dans les institutions formelles : État, droit, chefferies, héritage.

Matriarcat : Système où les femmes exerceraient un pouvoir dominant et exclusif. Aucune société béninoise ne correspond à cette définition.

Matricentralité : Organisation où les femmes, particulièrement les mères, occupent une position centrale dans la famille, la médiation sociale, l'économie quotidienne et la transmission des valeurs. À ne pas confondre avec le matriarcat : autorité morale et éducative, pas domination institutionnelle.

Féminisme : Ensemble de courants visant à réduire les inégalités entre hommes et femmes. Dans le contexte africain, certaines approches importées peuvent entrer en tension avec les réalités culturelles locales.

Trois conséquences analytiques : (1) Une société peut être patriarcale dans ses institutions tout en restant matricentrée dans ses structures familiales. (2) Confondre patriarcat et oppression totale empêche de voir les espaces de pouvoir réel exercés par les femmes. (3) Réduire la place des femmes à une logique de victimisation invisibilise leur rôle structurant.

2. Le Bénin institutionnel : un patriarcat mesurable, mais en mouvement

2.1. Des traits patriarcaux objectivables

  • Le pouvoir politique et coutumier est masculin. Depuis la reine Tassi Hangbé (1708-1711), aucune femme n'a occupé de rôle politique de tout premier plan.
  • L'accès à la terre reste masculin (Banque mondiale ; FAO).
  • La transmission est patrilinéaire.
  • L'autorité domestique est masculine.
  • La division sexuelle du travail persiste.
  • Les VBG touchent davantage les femmes.

2.2. Des progrès réels depuis les années 2010

La mortalité maternelle a baissé (sous 520 décès pour 100 000 en 2023). Les taux d'achèvement scolaire des filles ont augmenté. La représentation parlementaire des femmes a presque doublé depuis 2015 (de 12% à 26%). Le tableau d'ensemble : un patriarcat institutionnel réel mais en mouvement.

3. La mémoire matricentrée : ce que disent les héritages ethniques

3.1. Fon et Goun : un pouvoir féminin institutionnalisé

Dans le royaume du Danxomè, les Amazones (Mino) constituaient une armée féminine institutionnalisée ; les reines-mères intervenaient dans les décisions royales ; la reine Tassi Hangbé exerça le pouvoir suprême. La colonisation a démantelé ces institutions. Degbelo (1998) relève qu'en matière de santé de la reproduction, la colonisation a fait de la femme une simple consommatrice de soins, la conduisant à discréditer ses propres pratiques thérapeutiques.

3.2. Yoruba et Nago : autorité économique et spirituelle

Les femmes dominaient les marchés, le commerce et la distribution, géraient des réseaux économiques autonomes. Les rites Gèlèdè, reconnus par l'UNESCO, sont voués à la femme : ils rendent hommage à la mère primordiale (Iyà Nlà) et au rôle des mères dans l'équilibre social.

3.3. Bariba et Wassangari : la Gnon Koogui, une femme au conseil des rois

La tradition Wassangari prévoit la Gnon Koogui, seule femme autorisée à siéger au conseil des rois bariba. « Reléguée à vivre dans l'ombre mais demeurant puissante », elle rappelle que même dans les systèmes les plus patriarcaux, des espaces de pouvoir féminin ont été institutionnalisés.

3.4. Dendi et Peulh : autonomie économique, hiérarchies persistantes

Chez les Dendi, les femmes jouissent d'une autonomie dans le petit commerce, sans traduction en pouvoir politique. Chez les Peulh, les normes sociales encadrent fortement la place des femmes ; les évolutions y sont plus lentes.

3.5. Ce que la colonisation a désarticulé

Partout, les femmes disposaient d'espaces de pouvoir — militaire chez les Fon, économique chez les Yoruba, rituel chez les Wassangari, marchand chez les Dendi. La colonisation a désarticulé ces espaces formels et refoulé l'autorité des femmes vers les sphères familiale, communautaire et religieuse.

4. Ce que disent les Béninois·es aujourd'hui : l'enquête 2026

4.1. Méthodologie

Enquête par questionnaire en ligne (Google Forms) en 2026, 85 répondants. Profil : Fon (33%), Yoruba/Nago (22%), Goun (16%), autres groupes. 92% ont grandi dans le Sud, 69% en milieu urbain. Sondage exploratoire, non statistique.

Répartition ethnique des répondants (n=85)

Fon
33%
Yoruba/Nago
22%
Goun
16%
Autres
29%

4.2. La famille : un pouvoir négocié

Décision importante dans la famille : Père/hommes 27%, Les deux ensemble 38%, Contextuel 26%, Mère/femmes 7%. Près des deux tiers décrivent une décision négociée. Le patriarcat béninois s'exerce dans les institutions, tandis que le quotidien familial fonctionne sur la négociation.

Prise de décision dans la famille

Les deux ensemble
38%
Père / hommes
27%
Contextuel
26%
Mère / femmes
7%

4.3. Les femmes, socle de la famille élargie

Responsabilités reconnues : Éducation des enfants 94%, Maintien de l'unité familiale 74%, Médiation des conflits 39%, Soutien financier 32%, Décisions importantes 25%.

« La charge mentale et l'éducation reposent sur la femme. »

Responsabilités reconnues des femmes

Éducation des enfants
94%
Unité familiale
74%
Médiation des conflits
39%
Soutien financier
32%
Décisions importantes
25%

4.4. Un leadership reconnu, qui s'arrête aux portes du politique

Leadership reconnu : Familial 82%, Communautaire 72%, Religieux 64%, Politique 44%. Ce gradient chiffre la thèse de l'article : le leadership féminin est reconnu là où il s'est historiquement enraciné, et se heurte à un plafond dans l'espace institutionnel.

« Chez les Yoruba, les femmes ont un pouvoir économique non négligeable, notamment dans les marchés. »

Leadership féminin reconnu selon l'espace

Familial
82%
Communautaire
72%
Religieux
64%
Politique
44%

4.5. Ce qui n'a pas encore changé

Quatre blocages identifiés :

1. L'accès aux postes de décision et de responsabilité.


2. Les mentalités et le regard de la société.


3. Être écoutée et s'exprimer librement.


4. L'autonomie financière.

Fait notable : l'accès au foncier n'est cité que par une seule personne — si naturalisé qu'il n'est plus perçu comme une anomalie.

4.6. La figure qui marque : la mère

Sur 52 réponses, la figure la plus citée est la mère (un tiers), suivie des tantes, sœurs et grand-mères. « Ma mère, parce que c'est une guerrière. » Quelques figures publiques apparaissent (Marie-Élise Gbédo, Rosine Soglo, Béatrice Aguessy), ainsi que la reine Tassi Hangbé et la tangninon. Contraste : panthéon intime de mères héroïques d'un côté, rareté des modèles publics de l'autre.

Conclusion : reconnecter la centralité sociale au pouvoir institutionnel

La société béninoise n'est ni le matriarcat que suggère sa mémoire, ni le patriarcat monolithique que décrivent ses statistiques. Elle est les deux à la fois, dans des espaces différents. D'un côté, une matricentralité bien vivante : éducation (94%), unité familiale (74%), médiation. De l'autre, un patriarcat institutionnel persistant : accès aux postes de décision, mentalités, dépendance économique.

L'enjeu n'est pas de « donner une place » aux femmes, elles l'occupent — mais de reconnecter leur centralité sociale au pouvoir institutionnel : représentation politique, autonomie financière, droits fonciers effectifs. Les progrès récents montrent que ce chantier est possible ; les réponses de l'enquête rappellent qu'il reste inachevé.

« Le Bénin s'est toujours tenu debout sur les épaules de ses femmes. Il lui reste à leur rendre, dans ses institutions, la place qu'elles n'ont jamais cessé d'occuper dans sa société. »

À propos de l'auteure

Ginelle Bokpe est Gender Consultant et Founder de Modern Esther, ONG béninoise engagée pour la santé et l'autonomisation des femmes et des jeunes filles. Enquête menée en 2026 auprès de 85 répondants.

Références : Degbelo (1998), UN Women, IPU, UNICEF, Banque mondiale, FAO, OMS, EDS Bénin, enquête exploratoire « Projet 2026 » (85 répondants).

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