Modern Esther
Retour au blog
Analyse & Genre 2 juillet 2026 8 min de lecture

Le futur du genre en Afrique se trouve dans sa mémoire

« Quand les femmes portaient les royaumes, et que l'Afrique respirait l'équilibre »

Ginelle Bokpe, Gender Consultant | Founder of Modern Esther

Modern Esther

Préface

Loin d'être une importation occidentale, la question du genre en Afrique peut être explorée à travers les prismes des cultures et des empires africains d'antan. Une approche qui intègre ces références historiques permet de proposer des solutions adaptées aux réalités africaines tout en valorisant un patrimoine souvent oublié.

Cet article procède en trois temps : il revisite d'abord sept configurations historiques du pouvoir féminin en Afrique ; il analyse ensuite la rupture introduite par la colonisation dans les rapports de genre ; il propose enfin des pistes concrètes pour réactiver cet héritage dans les institutions d'aujourd'hui — car c'est bien dans sa mémoire que se trouve le futur du genre en Afrique.

Une précaution s'impose d'emblée : il ne s'agit pas d'idéaliser un âge d'or précolonial. Les sociétés africaines d'avant la colonisation connaissaient aussi des hiérarchies de genre, des exclusions et des formes de contrôle du féminin. L'argument de cet article est plus précis : ces sociétés contenaient des espaces institutionnalisés de pouvoir féminin — politiques, économiques, spirituels, militaires — que la colonisation a démantelés ou marginalisés. C'est cette part de l'héritage qu'il s'agit de documenter et de réactiver.

Le genre en Afrique

« Le genre n'est pas un concept pour opposer les sexes, mais pour révéler ce que nos sociétés ont fait de leur différence. »

Le genre est un concept social de différenciation des sexes, fondé sur l'inégale répartition des rôles dans les contextes socio-économiques, culturels, politiques et religieux, et qui détermine les attentes envers les hommes et les femmes, leur acceptation et leur valorisation dans une société donnée (Ginelle Bokpe, 2020).

Si le débat semble aujourd'hui centré sur les femmes, c'est parce que des siècles de patriarcat ont creusé une inégalité visible. Revendiquer l'égalité, ce n'est donc pas détourner le sens du genre, mais lui rendre sa fonction première : expliquer, pour mieux transformer.

Contrairement aux idées reçues, de nombreuses sociétés africaines ont reconnu et valorisé le rôle des femmes dans la gouvernance, l'éducation, l'économie et la guerre — du Danxomè à l'Empire du Mali, des cités hausa au Royaume du Bénin (Edo), de l'Égypte ancienne aux royaumes ashanti et kongo. L'histoire précoloniale africaine regorge d'exemples de leadership féminin et de structures où les femmes occupaient une place influente.

1. Les Akan du Ghana et de la Côte d'Ivoire : le pouvoir partagé institutionnalisé

Avant la colonisation, plusieurs sociétés ouest-africaines reposaient sur une organisation matrilinéaire — où la parenté, la succession et la transmission des biens passent par la lignée maternelle — et souvent matricentrée. Précision importante : matrilinéarité et matricentralité ne signifient pas matriarcat — les femmes n'y dominaient pas les hommes ; elles détenaient des pouvoirs spécifiques, reconnus et institutionnalisés.

Chez les Akan, la reine-mère (Ohemaa) partageait le pouvoir décisionnel avec le chef, et aucune grande orientation politique ne pouvait être prise sans son avis (Anane, 2015). Dans les royaumes ashanti et akan, elle disposait du pouvoir institutionnalisé de nommer, conseiller, voire destituer les rois (Konadu, 2010). Leçon pour aujourd'hui : non pas « consulter les femmes », mais inscrire leur pouvoir dans les textes et les institutions.

2. Le Royaume du Danxomè (Dahomey) et les Amazones : les femmes dans l'appareil d'État

Le Danxomè (actuel Bénin) est célèbre pour son armée féminine d'élite, les Amazones (Mino). Ces guerrières respectées occupaient une place stratégique dans la défense du royaume (Alpern, 1998). Nuance : les Mino étaient aussi des épouses du roi, soumises à un célibat imposé. Ce double visage — pouvoir féminin réel, mais encadré par l'institution monarchique — rappelle que l'enjeu n'est pas seulement la présence des femmes dans les appareils de sécurité, mais les conditions de leur autonomie.

3. Les royaumes du Buganda et d'Ankole : le partenariat conjugal dans la gouvernance

Le Royaume du Buganda (XIVe siècle, lac Victoria) et le Royaume d'Ankole (XVIe siècle, Ouganda) pratiquaient le partenariat conjugal dans la gouvernance : les hommes de haut rang consultaient leurs épouses avant les conseils royaux (Kayigire, 2021). Chez les Bakundu du Cameroun, les femmes intervenaient dans les décisions communautaires et les litiges fonciers (Fombad, 2019). Leçon : associer les femmes aux arbitrages sur la terre et les ressources n'est pas une innovation importée, c'est une restauration.

4. L'Empire du Mali : l'autonomie économique et intellectuelle des femmes

L'Empire du Mali comptait des femmes influentes — comme Sogolon, mère de Sundiata. Commerçantes et érudites y bénéficiaient d'une autonomie économique notable. Cet héritage montre que l'exclusion contemporaine des femmes des sphères économiques ne reflète pas les réalités d'avant la colonisation — un argument pour les politiques d'inclusion financière.

5. Les cités hausa et l'héritage de Nana Asma'u : l'éducation des filles comme tradition

Nana Asma'u (1793-1864), poétesse et érudite musulmane, fille du fondateur du califat de Sokoto, mit en place un réseau d'éducatrices itinérantes — les yan-taru — pour instruire les femmes jusque dans les zones rurales (Boyd, 1989). Son œuvre offre un contre-argument puissant à l'idée que l'éducation des filles serait étrangère aux sociétés musulmanes d'Afrique de l'Ouest.

6. Le Royaume du Bénin (Edo) et les reines-mères Iyoba : l'influence diplomatique

Dans le Royaume du Bénin (actuel Nigéria), les reines-mères (Iyoba) détenaient une influence politique considérable. La plus célèbre, Idia, mère de l'oba Esigie, joua un rôle militaire et diplomatique majeur (Kaplan, 1997). Ces figures rappellent qu'un travail de mémoire (musées, manuels, patrimoine) est une politique de genre à part entière.

7. L'Égypte ancienne : quand une femme pouvait être pharaon

Hatchepsout porta le titre de pharaon et dirigea l'Égypte pendant plus de vingt ans ; Néfertiti exerça une autorité politique et religieuse majeure (Cooney, 2018). Ces figures démontrent que l'autorité féminine au sommet de l'État était socialement admise dans certaines civilisations africaines.

Impact de la colonisation et des influences extérieures sur le genre

Les sociétés africaines précoloniales ne se fondaient pas uniquement sur la domination masculine, mais sur une complémentarité institutionnalisée entre les sexes. Le système colonial, fondé sur les valeurs patriarcales européennes du XIXe siècle, a introduit des hiérarchies plus rigides à travers quatre mécanismes :

1. La redéfinition du travail et de l'économie féminine

L'économie coloniale a exclu les femmes de la production formelle et limité leur accès à la terre, au crédit et à l'éducation, redéfinissant le travail féminin comme secondaire ou domestique.

2. L'érosion du pouvoir politique féminin

Les structures traditionnelles où des femmes occupaient des rôles de conseillères, reines-mères ou médiatrices ont été marginalisées par l'administration coloniale, qui ne reconnaissait que des interlocuteurs masculins.

3. La transformation de la famille et des rapports de genre

La colonisation a promu un modèle familial nucléaire et patriarcal, réduisant les espaces d'autorité féminine que la famille élargie ménageait aux mères et aux aînées.

4. L'héritage du patriarcat et les défis contemporains

Le patriarcat africain actuel ne peut être compris sans reconnaître son renforcement par la colonisation. Au Bénin, le leadership féminin y est reconnu par 82 % des répondants dans l'espace familial et 72 % dans l'espace communautaire, mais par 44 % seulement dans l'espace politique (Bokpe, 2026).

Comment réactiver cet héritage pour transformer nos institutions ?

1. Ouvrir un dialogue national sur le genre ancré dans les références africaines, en mobilisant historiens, anthropologues, chefs traditionnels, reines-mères, leaders religieux et organisations de femmes. Objectif : produire une lecture africaine du genre, fondée sur nos propres modèles historiques.


2. Renforcer le cadre juridique par l'adoption d'une loi-cadre sur l'égalité entre les femmes et les hommes, assortie de décrets d'application et de mécanismes de financement. Au Bénin, l'absence d'un instrument législatif contraignant limite l'application effective des politiques existantes.


3. Instituer des forums nationaux sur les traditions africaines de leadership partagé, réunissant reines-mères, chefs traditionnels, sociologues, juristes et société civile pour documenter et valoriser les modèles africains de gouvernance.


4. Réformer l'éducation par la valorisation de la mémoire historique, en intégrant l'histoire du leadership féminin africain dans les programmes scolaires et universitaires. Objectif : construire un imaginaire collectif où les jeunes filles reconnaissent que leur place dans les sphères de pouvoir s'inscrit dans une continuité historique.

Le véritable enjeu n'est pas d'importer de nouveaux modèles, mais de réactiver une mémoire historique longtemps marginalisée afin de construire des sociétés africaines plus équilibrées, inclusives et fidèles à leurs propres traditions de gouvernance partagée.

À propos de l'auteure

Ginelle Bokpe est Gender Consultant et Founder de Modern Esther, ONG béninoise engagée pour la santé et l'autonomisation des femmes et des jeunes filles.

Références : Alpern (1998), Anane (2015), Boyd (1989), Cooney (2018), Fombad (2019), Kaplan (1997), Kayigire (2021), Konadu (2010), SOAS (2023), Britannica (2024), Bokpe (2020, 2026).

genre Afrique histoire femmes leadership féminin précolonial colonisation institutions Bénin Danxomè Akan Mali Nana Asma'u Égypte ancienne Buganda